« On ne force pas quelqu’un à vouloir.
On construit les conditions possibles à l’insertion. »

La 5e édition des Vitrines de l’insertion a réuni à l’Aula Energypolis de Sion une centaine de personnes, vendredi 8 mai 2026. Animée par la journaliste RTS Cléa Favre, la matinée a plongé au cœur d’une réalité vécue au quotidien par les professionnel·les de l’insertion : comment susciter la motivation dans un contexte de contrainte ? Quatre intervenant·es issu·es du terrain et du monde académique ont apporté leur éclairage, leurs récits et leurs outils. Au sortir, pas de recettes miracles mais une conviction : la contrainte n’est pas l’ennemie de l’engagement quand un sens lui est donné.
« Je suis obligé·e de t’aider. Tu es obligé·e d’être aidé·e. » Comment transformer cette double injonction en élan ? Comment motiver contre vents et marées ? A fortiori avec un cadre légal contraignant, dont la complexité administrative pèse sur les parcours et qui, quelquefois, impose des mesures dont l’adéquation n’est pas toujours démontrée. C’est en ces termes que Christian Sermier, président d’Insertion Valais, a introduit la 5e édition des Vitrines de l’insertion, le vendredi 8 mai dernier. Ajoutant : « Le système d’assignation et de sanction, propre au modèle suisse, interroge : est-ce que la contrainte motive ou, au contraire, inhibe ? La recherche, notamment celles du professeur Rafael Lalive à l’UNIL, suggère des effets nuancés selon l’intensité des sanctions. A la question scientifique se superpose le questionnement éthique : au fond, pour qui travaille-t-on ? Pour la LACI ? La LAI ? L’institution ? Ou la personne ? »
Christian Sermier a partagé ces questionnements avec la centaine de participant·es et les quatre expert·es réuni·es à l’aula du campus Energypolis de Sion puis présenté brièvement chaque intervention. Précisant que les expériences, pratiques, points de vue exposés pourront sembler divergents, voire inconciliables, le président d’Insertion Valais, également directeur du CRTO, y voit tout l’intérêt de l’exercice des Vitrines de l’insertion : susciter le débat, croiser le terrain et la recherche académique, évoquer des alternatives prouvant qu’il est toujours possible d’inventer des voies médianes.

Sandra Dupraz, directrice de la Fondation IPT Valais, a ouvert la ronde des présentations en retraçant le parcours d’accompagnement de Chloé — 28 ans, mère célibataire, ancienne aide-soignante, contrainte et initialement peu motivée à participer au programme. La posture adoptée par la conseillère d’IPT Valais dès le premier entretien — écouter, créer le lien, ne pas parler d’emploi trop tôt – a permis de construire un espace de confiance qui a ensuite débouché sur un coaching en groupe. Devenue ressource pour ses collègues participants et accédant à nouveau au marché du travail par le biais de stages, Chloé décroche un CDD à temps partiel dans une boutique d’articles pour bébés. Sandra Dupraz insiste : « L’histoire de Chloé n’est pas une success story. Elle n’est pas un échec non plus. Le continuum déployé dans le cadre de son accompagnement — écoute, lien, groupe, stage virtuel, immersion en entreprise – l’a convaincue qu’elle en était capable. » Au bénéfice de vingt ans de pratique sociale, la directrice d’IPT Valais avoue ne détenir aucune recette miracle mais partage une conviction : l’insertion sous contrainte n’est pas une contradiction dans les termes. C’est souvent l’unique point d’entrée possible : « On ne force pas quelqu’un à vouloir. On construit les conditions possibles à l’insertion. »

Dans un second temps, Adeline Tornay, conseillère et cheffe de groupe à l’ORP de Martigny, a témoigné de la tension inhérente au métier de conseiller·ère ORP à savoir soutenir et contrôler, souvent lors du même entretien. Elle s’est dit persuadée que ce n’est pas la contrainte qui fragilise la relation mais la contrainte imposée sans explications : appliquer une sanction sans la contextualiser rompt le lien ; l’expliquer, en distinguant la personne du comportement, le préserve et le renforce. Pour rester en équilibre sur cette ligne de crête, Adeline Tornay suggère de clarifier le cadre (une règle incomprise est vécue comme injuste), de voir et reconnaître la personne (avant le dossier) et d’être garant·e de la congruence. Ce, tout en offrant un choix dans la contrainte, cet espace d’autonomie qui, aussi menu soit-il, change tout. La manager qu’elle est aussi estime que motiver celles et ceux chargé·es de mobiliser les personnes en recherche d’emploi obéit à la même logique : on ne se motive durablement que lorsqu’on se sent soi-même soutenu·e. Et de conclure : « Derrière chaque décision, il y a un professionnel qui cherche à faire juste.»

Aux yeux du Prof. Guido Gendolla, directeur du Geneva Motivation Lab (Unige), le travail quotidien des professionnel·les de l’insertion consiste à demander aux personnes de changer leur vie. Un objectif autrement plus exigeant qu’arrêter de fumer. Pour les soutenir, le chercheur partage trois enseignements tirés de la recherche :
Des buts spécifiques et difficiles mais atteignables produisent de bien meilleurs résultats que des injonctions vagues du type « Faites de votre mieux ». Une étude sur des conducteurs de camion l’a démontré en 1975 déjà. De plus, aux feed-back personnalisés, il convient de privilégier les neutres et non personnalisés.
La planification de l’action augmente significativement la probabilité de réalisation d’un but ; une métanalyse récente portant sur 640 études le confirme. Au besoin, le professionnel peut demander à la personne de planifier, écrire, dessiner sa journée, sa semaine. Cartographier et imprimer intérieurement le programme maximise sa réalisation.
L’effort doit être justifié : son niveau varie d’une personne à l’autre et doit tenir compte, non seulement des aspects matériels mais également psychologiques (humeur du jour comprise). Le sentiment d’autonomie justifie l’effort. Lorsqu’une personne a le sentiment d’avoir choisi, même marginalement, son engagement augmente. Le choix effectif n’est pas nécessaire. Le sentiment suffit.

Danièle Spagnoli, fondatrice et coordinatrice cantonale de Ressort, a présenté ce dispositif fondé par le CHUV sur un pari singulier : accompagner vers l’insertion ou la formation des personnes souffrant de troubles psychiques sur une base volontaire. Offrant un soutien individualisé, mobile et adaptable, le dispositif prend le contre-pied des modèles insertionnels classiques en favorisant le passage à l’action rapide, sans bilan initial très poussé. La vignette clinique de Laurent, l’un des premiers bénéficiaires de Ressort, illustre ce que la motivation intrinsèque peut accomplir : sans emploi depuis cinq ans, souffrant de schizophrénie paranoïde, Laurent travaille aujourd’hui à plein temps et suit une formation d’infirmier. Il est marié et père de deux enfants. La source de sa motivation intrinsèque ? La promesse faite à sa mère qu’il ferait honneur à son pays d’adoption en s’intégrant, se formant et travaillant. Le dispositif a fait ses preuves : Ressort affiche un taux d’insertion avoisinant chaque année les 40%. Danièle Spagnoli reste néanmoins consciente des défis, notamment celui posé par les 18-25 ans en rupture, dont elle cherche à comprendre les ressorts de leur – non – motivation. A leur destination, un projet pilote est en cours de développement avec l’OSEO Vaud.

Lors de l’échange conclusif avec le public animé par Cléa Favre, un participant a notamment questionné la notion de pouvoir, absente des discussions du jour. A ses yeux, ne pas citer le pouvoir, c’est risquer de glisser vers l’abus. En réponse, Adeline Tornay avoue préférer le terme de « cadre » ; Guido Gendolla reconnaît quant à lui l’impossibilité de nier une « hiérarchie de fait ». La place de la négociation dans la relation d’aide contrainte a également été évoquée. Sandra Dupraz a rappelé que les souhaits des personnes sont pris en compte dès le premier entretien. Une participante en recherche d’emploi a interpellé les acteurs présents sur la motivation des employeurs à engager des profils seniors ; Adeline Tornay a détaillé les mesures déployées pour ce public-cible et les actions visant à sensibiliser les employeurs en la matière. Les attentes et exigences inédites des plus jeunes sur le marché du travail ont, elles aussi, été débattues, débouchant sur une interrogation finale : la contrainte peut-elle en elle-même constituer un facteur de motivation ?

Rédaction : Christine Bitz, swisstain
Présentation Powerpoint consolidée
Lien de téléchargement : 5e-edition-Vitrines-de-linsertion.pptx
